Du risque sanitaire Covid-19 au risque du voyage terrestre : Quand la pirogue devient le moyen de la traversée Côte d’Ivoire-Ghana

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Oura Kouadio Raphaël, Géographe, Maître de recherches au Centre de Recherche pour le Développement (CRD) Université Alassane Ouattara.

 Résumé

Le transport terrestre transfrontalier Côte d’Ivoire-Ghana, présente assez de risque aux « voyageurs clandestins », dans le contexte actuel des restrictions sanitaires Covid-19 qui interdisent officiellement la mobilité terrestre au-delà des frontières ivoiriennes. Pour contourner ces dispositions étatiques, les voyeurs d’Abidjan en direction du Ghana, du Togo, du Bénin et du Nigéria, empruntent une voie détournée teintée de gros risques que présente notamment la traversée à la pirogue du fleuve Tano.

Introduction

La mobilité transfrontalière est souvent soumise à des contraintes dues à plusieurs paramètres. Les contrôles douaniers y sont d’ordinaires plus rigoureux par rapport à ceux de l’intérieur d’un État. Cette rigueur a tendance à s’accentuer si l’atmosphère prend des tournures défavorables entre les États. C’est alors que le phénomène du terrorisme a rendu, par exemple, plus difficile la circulation des hommes et des biens sur la plupart des frontières inter-états. A ces contraintes relativement usuelles, ce sont ajoutées, depuis la survenue de la crise sanitaire Covid-19, la fermeture des frontières et bien d’autres formes de restrictions sanitaires. Lorsque les conditions de traversée des frontières deviennent difficiles, les voyageurs adoptent bien souvent des stratégies pour contourner les normes établies par l’autorité, l’idée étant d’accéder à tout prix à l’autre côté de la frontière sans avoir eu à se soumettre à la rigueur de la loi. Ce sont contournements qui se traduisent généralement par le paiement d’importantes sommes aux contrôleurs (gendarmes, douaniers) et l’emprunt de voies clandestines. Ainsi, selon les circonstances, les frontières sont souvent modifiées, à des degrés divers, par les frontaliers et les États pour répondre à un certain nombre d’intérêts (Nassa, 2010). En effet, ce sont des frontières peu assurées, qui permettent depuis longtemps à de véritables bandes de marginalité de s’adonner à des activités commerciales ingénieuses (Bouquet, 2003) pour tirer profit de la disparité des prix entre les deux pays (Hallaire, 1989). Mais, ces voies détournées exposent ces voyageurs à assez de risques, à travers ce papier qui s’intéresse particulièrement au risque de noyade que représente la traversée de la frontière ivoiro-ghanéenne par la traversée au moyen de la pirogue. Cette transposition des risques sanitaires aux risques liés à cette mobilité transfrontalière constitue l’objet de la présente étude.

Méthodologie

Cette étude a été inspirée par le témoignage d’un parent établi au Ghana sur les risques d’accident que représente le voyage Abidjan-Accra à cause de l’obligation de traverser une rivière à la frontière des deux pays. Ma décision d’étudier ce fait imposait à moi d’effectuer aussi ce voyage à risque. Dans ces conditions, la participation observante s’est aussi présentée comme la démarche méthodologique qu’il me fallait pour une meilleure analyse des conditions de voyage. J’ai eu recours à des entretiens informels et spontanés, sans enregistrement ni écriture immédiate, pour faire recueillir les avis des voisins et même les policiers et douaniers auprès de qui il a fallu jouer parfois à l’ignorant, qui cherchait donc à comprendre les raisons de ces dispositions informelles. À ce niveau, j’ai pu gagner l’amitié d’un douanier ghanéen qui promis me traverser par la voie terrestre le jour de mon retour, contre évidemment une somme à payer. La prise de photos, à l’aide de mon téléphone, a été faite dans la discrétion pour éviter d’attirer l’attention des organisateurs de la traversée fluviale.

Résultats

1- Le voyage d’Abidjan à Noé, des modifications dues à la fermeture de la frontière

Le premier changement observé de la fermeture de la frontière se situe au niveau du moyen de transport. En effet, les cars de plus de 50 places qui assuraient à l’origine le transport transfrontaliers n’existent plus, remplacés par des véhicules de 15 places. Aussi, n’est-il pas possible pour eux d’atteindre le territoire ghanéen, Noé étant devenu leur destination finale où doit faire descendre tous les passagers. De là, ils sont embarqués dans des tricycles qui empruntent une voie menant au fleuve Tano (carte n°1), au vu et au su des agents de contrôle et de sécurité.

Carte n°1 : Présentation de l’espace d’étude

Source : CNTIG, 2016 Conception et réalisation : Oura, 2022

Cette traversée fluviale, en rouge sur la carte, traduit ici une modification physique de la traversée transfrontalière. Mais, si les situations de crises créent généralement des frontières invisibles ainsi que le mode de la traversée (Nassa, 2010), ce contournement de l’itinéraire admis par les agents de voyage doit-il être comptabilisé parmi les réseaux invisibles du voyage inter-états ? Au regard de la forte présence des agents de sécurité et de contrôle, il est difficile de répondre à cette question par l’affirmatif. Mais, face à la dimension clandestine de ce voyage et aux grands risques qu’il comporte pour répondre aux exigences des décisions gouvernementales, on est tenté de dire qu’il s’agit d’un réseau invisible. Dans cette situation de flou juridique, les frais à verser aux agents de sécurité et aux chauffeurs de tricycles sont au compte de la compagnie de transport. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le coût du transport est passé de 25 000 FCFA avant la survenue de la Covid-19 à 40 000 FCFA aujourd’hui. Cette augmentation se justifie aussi par des frais de négociations successives aux postes de police et de douane depuis la ville d’Aboisso jusqu’à la frontière, y compris le coût de la traversée fluviale.

2- La traversée fluviale, une information non fournie au préalable aux passagers

La première contrainte que représente la traversée fluviale est le fait que les passagers ne soient pas préalablement informés, depuis Abidjan, qu’une partie du voyage devait se faire par voie fluviale. Moins préparés, il s’installe en eux, un mécontentement à l’endroit des organisateurs et une psychose qui grandit à mesure qu’ils découvrent les différents aspects de la traversée : la couleur de l’eau (photo n°1), d’un aspect trouble est effrayante, la vallée encaissée témoignage de la profondeur du fleuve, qu’il faut traversée avec des pirogues de fortune.

Photo 1 : Le fleuve Tano séparant Elibou (Ghana) et Noé (Côte d’Ivoire)

 

Source : Oura, 2022

Les maisons qu’on aperçoit de l’autre côté de la rive sont sur le territoire ghanéen. Ces bagages et voyageurs attendent donc d’effectuer la traversée. La peur devient grande à la vue du pot qui sert à évacuer au fur et à mesure l’eau qui se retrouvait dans la pirogue, laissant penser qu’il s’agit de pirogues trouées qui laissent passer l’eau. Mais, quel choix est-il laissé encore à ces passagers, à mi-parcours de leur trajet et qui viennent de découvrir ainsi les conditions réelles de leur voyage ? On entend donc des complaintes auprès de soi, en attestent les propos d’une femme s’adressant aux organisateurs :

Vous auriez pu nous le dire depuis Abidjan. Je vous le jure, je n’aurais jamais accepté de prendre un tel risque. Je ne suis jamais montée dans une pirogue. Mais là, je suis maintenant obligée ! Nos bagages sont entassés on dirait nous sommes des clandestins. Et c’est comme ça que nous allons traverser ? Ce n’est vraiment pas sérieux.

Comme cette femme, bien d’autres déplorent les conditions de voyage, elles offrent en effet peu de sécurité aussi bien aux hommes qu’aux bagages (photo n°2).

Photo n°2 : « Le quai » de la traversée fluviale

Source : Oura, 2022

Pour certains, ça ne sert à rien de se plaindre, ils préfèrent plutôt s’en remettre à Dieu à travers les prières pour se soulager. Et enfin, il y a ceux qui semblent ne rien se douter, au regard de leur mine qui ne traduit aucun signe d’inquiétude. Cette catégorie de passagers concerne les habitués de ce type de voyage imposé par les mesures de la fermeture de la voie terrestre. Cette situation est d’autant plus incompréhensible que, selon le douanier qui a répondu à mes interrogations, la restriction a été levée au niveau du gouvernement ghanéen qui a officiellement ouvert ses frontières terrestres. Il justifie donc leur présence sur ce passage par l’effet de réciprocité. Et après cette traversée, d’autres tricycles vous embarquent pour le poste officiel de la douane et police d’Olubo, où un contrôle est effectué sur les voyageurs. Mais quels intérêts de la fermeture de la frontière devant de tels risques ?

3- Le maintien de la fermeture « officielle » de la frontière : une décision devenue inopportune

Les observations sur le terrain attestent que le flux des voyageurs reste important en dépit de la fermeture de la frontière. En réalité, tout porte à croire que la décision de fermer cette frontière ivoiro-ghanéenne peine à s’appliquer, au regard de la poursuite de la mobilité. Mais, il est en même temps difficile de comprendre pourquoi la voie officielle est contournée pour une nouvelle, clandestine, en toute impunité des forces de l’ordre. En fin de compte, les voyageurs sont contraints de payer plus cher leur voyage et de prendre assez de risques en empruntant cette nouvelle voie que leur impose le système actuel de voyage. En fin de compte, les restrictions sanitaires se sont muées en des restrictions migratoires. C’est ce qui fait dire sans doute à Boucher et al., (2020) que la Covid-19 n’est pas seulement une crise sanitaire mais aussi une crise migratoire. Cette politique de la fermeture des frontières est d’autant plus inopportune aujourd’hui que les impacts économiques sont tout aussi élevés (OECD, 2020).

Conclusion

Les risques que représente cette traversée clandestine de la frontière ivoiro-ghanéenne emmène à s’interroger sur la nécessité de maintenir la restriction de voyage entre ces deux Etats. Il s’agit d’une décision qui n’est parvenue à empêcher la mobilité humaine mais qui expose aujourd’hui les voyageurs clandestins à d’énormes risques. Ainsi, cette crise sanitaire est en passe de se transformer en une crise migratoire inter-état. Aussi, convient-il d’utiliser ce concept de clandestinité dans ce cas, au regard de la présence des forces de l’ordre sur la voie informelle ?

Références bibliographiques

Nassa Dabié Désiré Axel, 2010Les frontières nord de la Côte-d’Ivoire dans un contexte de crise, Les Cahiers d’Outre-merRevue de Géographie de Bordeaux, p. 461-483

Bouquet Christian, 2003 – L’artificialité des frontières en Afrique subsaharienne, turbulence et fermentation sur les marges. In : Frontières du Sud. Les Cahiers d’Outre-merRevue de Géographie de Bordeaux, Bordeaux, vol. 56, p. 181-198.

Hallaire Antoinette, 1989 – L’intérêt d’une frontière : l’exemple des Monts Mandara (Cameroun/Nigéria). In : Tropiques, lieux et liensFlorilège offert à Paul Pélissier et Gilles Sautter. ORSTOM, Paris, p. 589-593.

Boucher Anna, Hooijer Gerda, King Desmond, Napier Isabelle et Stears Marc, 2020, COVID-19: A Crisis of Borders, American Political Science Association Comparative Politics Section Newsletter, 5 p.

Organisation for Economic Co-operation and Development, 2020 – The Impact of COVID-19 on Forcibly Displaced Persons in Developing Countries.

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